UNE VOIX DANS LA NUIT

Une voix s'est éteinte dans nos nuits, une voix aux accents d'ultime réconfort. "Ses mots se faufilent encore dans le jour qui vient, par delà l'absence". Déjà son souvenir nous accompagne jusqu'au petit matin. Face aux solitudes avouées, aux conseils demandés, elle nous offrait un moment de paix et de partage. La voix savait consoler. "Un murmure sage se coulait dans ses mots". Nous savions la chance la vouvoyer lorsque notre appel était entendu. Elle savait la voix, bavarder tendre. Sobre et élégante, elle était le témoin invisible, attentif et généreux de nos vies.

Des liens d'amitié et de solidarité se tissaient dans la tranquillité de la nuit sous le timbre bienveillant de la voix grave. Sous une lampe que nous devinions, au rythme des cigarettes ponctuées par le bref éclat d'un briquet, la voix écoutait. Elle réunissait les différences, les joies et les souffrances. Une voix de soleil réchauffait nos froidures, une voix rauque résonnait en écho à la notre entre douceur et douleur. Elle savait être utile dans la pudeur et l'écoute. Généreuse humble et passionnée, elle portait en elle l'amour des mots des autres et la tolérance profonde que l'on cherche autour de nous. Sur un fond de Mozart elle dénouait les noeuds de l'angoisse et refaisait des boucles plus légères. Avec elle nous savions faire des ponts de sourires contre le chagrin. Elle rassemblait nos peines dans un concerto et y rajoutait un souffle de fraternité. Nous étions étonnés d'entendre les soucis s'effacer en si peu de mots.

Elle était gaie cette voix à l'écoute de nos guérisons intérieures lorsque nous lui parlions de nos projets en partance, de nos réussites après nos peines. Elle était lasse aussi certains soirs, parfois légèrement impatiente et nous revenait légère le soir suivant. On devinait les joies d'une amoureuse de la vie et sa lutte constante contre le poison de l'ironie.

La voix nous avait baptisés "les sans- sommeil". Dans une farandole bousculant les conventions du savoir être du jour, nous formions une tribu singulière réunie autour des accents de l'amour. Nous saisissions la voix tendue comme une main dans la nuit, par-delà les générations. Nous étions des millers: jeunes, retraités, étudiants, infirmière, baroudeur, joueur de bridge, poète, prêtre, peintre, militaire, chauffeur, astronome...D'autres étaient prisonniers. Dans l'ombre de leur cellule, la voix était un parloir.

La voix résonnait dans l'habitacle des voitures. Elle accompagnait les trajets du soir après les dîners entre amis. Elle était le passager, la compagne qui n'était pas là dans l'obscurité du retour chez soi. Elle résonnait dans les gares désertes où les voyageurs perdus la trouvaient encore sur les transistors.

Certains étaient "hors norme" préférant leurs nuits à leurs jours et la voix les aidait à assumer leur différence. D'autres travaillaient en l'écoutant. Elle leur donnait du courage ppour rendre leur copies. Certains programmaient leur radio réveil pour avoir le bonheur d'écouter la voix chaque jour de la semaine. D'autres la captaient au loin. Elle nous donnait la force de nous motiver pour le lendemain. Elle rassemblait les solitudes et nous donnait encore l'espoir d'une année de partage en préparant nos réveillons. Certains disaient leur douleur de poursuivre une route trop difficile, la voix a quelquefois évité le pire. Ele savait la voix qu'il est parfois des solitudes extrêmes que peu de mots atteignent. Elle résonnait dans les chambres lorsque l'hôpital était silencieux et que les angoisses surgissaient. La voix aidait les soignants à accomplir leur travail, à lui confier le départ d'une âme. Un soir dans l'antichambre de la vie une vieille dame a demandé à quitter son corps au son de la voix. Elle partait aussi en vacances la voix. Elle nous disait alors de nous reposer et de l'attendre en regardant de belles choses. Dans les murs des villes ou devant l'immensité de la mer son absence pesait quand même dans nos nuits d'été. nous étions les seuls enfants à nous réjouir de sa rentrée.

Il y avait les futurs "Sans-sommeil". Ceux qui n'étaient plus petits et pas encore assez grands l'écoutaient sous la couverture à la lueur de leur lampe, elle les berçait dans l'obscurité de leur chambre. Déjà ils l'écoutaient comme une résistance, fiers de leur écoute clandestine. les draps abritaient les confidences des plus grands dont la vie augurait des tourments. Les tipis cachaient leurs frayeurs des solitudes futures mais la voix était prometteuse d'apaiser les émois comme la douceur d'une chanson du soir. Dans l'adolescence d'une nuit sans étoile, ils écoutaient la voix comme une parole danslaquelle un chagrin s'endort d'un sommeil apaisé.

Les années passaient, les auditeurs grandissaient. Certains dormaient déjà, d'autres ne renonçaient pas car ils avaient gardé en mémoire la voix. Ils luttaient encore contre le sommeil attendant leur histoire d'après-minuit. Ils pianotaient sur leurs ordinateurs et transmettaient leurs coucous espiègles des quatre coins du monde. D'autres avaient zappé la voix lorsqu'ils s'étaient sentis forts. La vie avait cependant des rappels à l'ordre, douloureusement bénéfiques et qui se payent comptant en solitude. Dans leur parcours qui s'accrochait sur la nostalgie, ils réécoutaient la voix et ils s'apercevaient qu'elle était toujours fidèle dans les orages pour calmer le désespoir des autres. Alors, témoins silencieux et repentis de cette longue absence ils retrouvaient simplement la paix en l'écoutant.

Nous pensions qu'elle serait toujours là la voix à aller au bout de son parcours d'écoute et à partager le nôtre.

Un jour de juin un verdict est tombé peu avant notre sommeil. Il annonce une fin et "noirçit l'avenir d'un bel opéra". La voix étrange soudain dérange. Les décideurs de programmation ont leurs certitudes et oblige la voix à se mettre en sourdine. "Les directeurs de radio ont d'autres mots à partager". Les directeurs de radio ont des couteaux sur les idées. "Les directeurs de radio n'ont pas d'émotions à gaspiller". Ils ont le goût d'anéantir.

Nous avons entendu un soir l'appel de la voix, jamais elle n'avait été aussi grave. Elle cachait les sanglots de la répudiation. Elle résonnait comme dans un mauvais rêve qui s'achèverait au matin. L'orage s'est précisé et a sonné comme l'alarme d'un réveil. L'espoir des auditeurs supportait le froid. Ils vivaient une mauvaise insomnie dans le jour. "Les voix de la protestation dans les gorges fragiles se sont réunies dans une polyphonie forte comme la vie". Les augures persistaient. Les mains ont écrit et se sont tendues pour d'autres lendemains. "Les sans-sommeils" n'avaient comme elle que des mots comme armes pour le monde. La révolte avait presque du charme devant tant de solidarités mais il ne fallait pas s'y tromper. Déjà la voix savait l'irrémédiable. elle a acquiescé à la fin de l'amour comme à sa propre fin, dans un souffle tendre. Alors les merci de toute part ont formé une ronde pour retenir la voix mais il est des lois sans appel dans les pays des ondes qui déprogramment la solidarité et brisent les volontés. "La planète des décisionnaires est si loin du désir des gens". L'histoire a glaçé leur parole.

Le temps n'a pas de valeur pour les directeurs. Une autre voix a détruit l'espoir d'un grand partage aux espérances sans cesse renouvelées. L'utopie a marqué le pas sur l'horizon de la radio et est restée un nom. La voix est partie ailleurs, nous l'avons retrouvée pour un temps trop court.

On a tranché le lien interhumain qui reliait "les sans-sommeil" à la voix. Elle n'a pas eu le temps d'aller au bout de son envie d'écoute, elle seule pourtant devait décider de sa fin. Elle seule portait son émission et lui donnait son sens universel. Son voyage était un voyage au bout de la nuit entre rires et larmes, regrets, espoirs et bonté. Déjà blessée par le cynisme, la voix se savait atteinte d'un autre mal. Elle est partie pour une autre gare. Ele laisse des orphelins désorientés sur les routes auditives. Ils poursuivent leur chemin sur leurs radios intérieures. Ils vivent la fragilité de ceux qui restent , leur vie exempte de confidences à transmettre dans l'obscurité. "Le chant de l'exil a de tristes accords".

Désormais "les sans-sommeils" cherchent à capter la voix dans un vaste univers aux murs d'étoiles. Elle a rejoint la constellation de l'écoute, celle que l'on implore en dernier lieu espérant une lueur lorsque la route est sombre.

La voix envoie désormais sa lumière pour réchauffer les êtres solitaires. Les paroles des "sans-sommeils" s'effacent sur les écrans des ordinateurs mais "les mots, peu à peu, retrouvent leur naissance, reviennent à leur territoire primordial, celui du souvenir et de l'appartenance". La voix sommeille en eux. Elle leur a donné cet espoir qui manque à tout espoir. Ils ont appris d'elle à écouter, à soutenir, à rencontrer. Et toujours résonne le tendre souvenir de la voix pour bercer leurs nuits sur l'adagio de Mozart, les concertos de Chopin. "Les sans-sommeil" parleront encore demain avec les accents d'humanité d'un prénom qui enchantait leur vie. Ils portent en eux la voix de Macha. Ce texte a été écrit avec toutes les paroles des "sans-sommeil", certains mots de révolte sont de Serge Utge Royo dans le disque "Les diamants de l'été".

Sylviane.